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Dans de nombreuses universités, les examens de « rattrapage » (ou de « troisième session ») battent leur plein juste avant la rentrée académique. C’est peut-être opportun de parler d’un phénomène dont tout le monde parle, enseignant-e-s comme étudiant-e-s, mais qui reste très méconnu dans son ampleur et ses multiples formes: la triche. Une étude internationale a été publiée récemment sur le sujet par Aurora Teixeira et Maria Rocha (Teixeira & Rocha, 2010). Ces deux chercheuses portugaises ont eu pour objectifs dans leur article de circonscrire ce qu’on entend généralement par « la triche » à l’université puis de mener une vaste étude internationale pour comparer les pratiques et attitudes des étudiant-e-s face à ce phénomène. Elles se sont focalisées en particulier sur les étudiant-e-s dans les facultés d’économie et d’études commerciales avec le postulat suivant. A priori, on s’attend de la part des diplômé-e-s en économie qu’ils/elles développent des attitudes et des pratiques éthiques en matière de commerce. Vu qu’ils/elles seront appelé-e-s à diriger des entreprises, il est attendu d’eux/elles qu’ils/elles se comportent de façon honnête dès le début de leurs études. Cependant, on entend parfois dans certaines universités, facultés ou départements que les fraudes et comportements de triche prennent de l’ampleur, en parlant notamment du plagiat. Mais qu’en est-il exactement?

Tout d’abord, de quoi parle-t-on? Teixeira et Rocha citent la définition suivante de la triche: « il s’agit d’actes qui recouvrent des domaines définis comme illégaux, non éthiques, immoraux ou qui vont à l’encontre des règlements en vigueur dans les cours ou les universités« , par exemple, la copie lors des examens écrits, l’utilisation de « pougnons » (ou « copions » en Belgique, ou encore « pompes », « anti-sèches », « bidoches », « tusts », « papiers de triche », etc., etc.) lors des examens, l’utilisation frauduleuse d’un téléphone portable ou d’un ordinateur pour échanger des réponses, le vol de questions d’examens, le fait de se faire représenter par un-e autre étudiant-e à un examen oral, etc. Cela peut aller jusqu’à la corruption d’un examinateur ou d’un-e enseignant-e pour passer une session d’examens plus facilement. On admet cependant généralement que si la triche peut être délibérée, elle peut être aussi pratiquée par ignorance des règles ou des pratiques scientifiques habituelles comme par exemple dans de nombreux cas de plagiat. Elle peut aussi se produire « sous l’effet de la panique », lorsque par exemple un-e étudiant-e se rend compte à un examen écrit qu’il/elle n’arrive pas à répondre à certaines questions. Dans leur étude, Teixeira et Rocha se sont focalisées uniquement sur la forme la plus courante de tricherie à savoir « copier sur son/sa voisin-e aux examens écrits ». Cette restriction se justifie dans la mesure où les études qu’elles ont répertoriées ne montrent pas de différences significatives entre les différents actes de tricherie du point de vue de leurs facteurs explicatifs (âge, sexe, année d’étude, etc.). Il est donc possible d’extrapoler les résultats de cette étude à d’autres pratiques frauduleuses. Pour comprendre le phénomène, les auteures ont distribué un questionnaire à 7213 étudiant-e-s de premier cycle d’études commerciales dans 21 pays. Ces pays se répartissent équitablement dans le classement mondial 2005 de la perception de corruption par la population.

Quelle est l’ampleur du phénomène dans le monde? Sur base de nombreuses recherches dont les plus anciennes remontent aux années 1920, les auteures de l’article soulignent que les pays où la triche est la plus répandue sont des pays fortement corrompus à différents niveaux de la société. Dans leur propre étude, c’est dans des pays d’Europe de l’Est comme la Roumanie et la Pologne que les étudiant-e-s déclarent le plus tricher avec respectivement 96% et 100% d’étudiant-e-s interrogé-e-s déclarant avoir déjà copié aux examens. Cependant, le lien entre triche et corruption d’un pays ne semble pas être aussi clair puisque des pays d’Europe du Sud et de l’Ouest sont aussi fortement touchés comme la France (83,9%) ou la Turquie (79,6%). Par contre, un pays notablement corrompu comme le Nigéria est touché par la triche dans une mesure nettement moindre (42,6%). Sans surprise, les pays où les étudiant-e-s déclarent le moins tricher sont les pays scandinaves (4,9%), les îles britanniques (14,4%) et la Nouvelle-Zélande (20,7%). Les pourcentages observés sont sensiblement les mêmes lorsqu’on analyse les réponses à la question « Avez-vous déjà vu d’autres étudiant-e-s copier à un examen? ». Cette question avait pour but de donner un aperçu de l’ampleur de la tricherie aux examens et de la « culture » de la triche dans les différents pays considérés.

Par contre, le lien entre la triche dans les études et la corruption ou la fraude dans le monde du travail est loin d’être démontré. Dans les recherches sur le sujet, on souligne souvent le paradoxe observé entre le fait que la majorité des étudiant-e-s interrogé-e-s déclarent être contre la triche mais avouent tout de même l’avoir pratiquée de temps à autres. Pour la grande majorité des étudiant-e-s interrogé-e-s, copier aux examens n’est pas un problème très préoccupant, sauf pour les étudiant-e-s africain-e-s et argentin-e-s qui semblent se sentir en porte-à-faux entre le fait que nombre de leurs collègues trichent aux examens mais que ce n’est pas un comportement éthique par rapport à la vie en société.

Plusieurs autres observations intéressantes peuvent être tirées des résultats de la recherche de Teixeira et Rocha:

  • Si les études sur le sujet dans les années 70 et 80 tendaient à montrer que la copie aux examens était un acte davantage attribuable aux garçons, la tendance semble s’inverser depuis quelques années… bien que des différences importantes existent entre pays.
  • Les étudiant-e-s dans la tranche d’âge 20-25 ans semblent davantage tricher que leurs collègues plus jeunes ou plus âgés. Mais là encore, des différences entre pays sont à noter puisque dans les îles britanniques, ce sont plutôt les étudiant-e-s plus âgés qui trichent davantage.
  • Les étudiant-e-s qui trichent le plus sont ceux/celles qui sont dans les années de fin de cycle. Il semble que lorsque l’enjeu de la réussite est plus important, les étudiant-e-s sont davantage tenté-e-s par la triche.
  • Les étudiant-e-s les plus brillant-e-s ont moins tendance à tricher. Ceci pourrait s’expliquer, selon les auteures, par le fait que ces étudiant-e-s auraient davantage à perdre si ils/elles se faisaient prendre sur le fait.
  • Copier aux examens semble aussi un phénomène en partie social dans la mesure où les étudiant-e-s sont davantage enclin-e-s à tricher s’ils/elles connaissent d’autres étudiant-e-s qui trichent aussi.
  • Un environnement d’étude peu structuré ou permissif tend aussi à être générateur de triche chez les étudiant-e-s. Les universités qui ont adopté et communiqué une charte éthique pour les étudiant-e-s (notamment à propos du plagiat) voient la proportion de triche diminuer fortement en leur sein.
  • On pourrait penser par ailleurs que les étudiant-e-s à temps partiel ou qui travaillent en même temps que leurs études auraient tendance à tricher davantage car ils/elles auraient moins de temps pour étudier, mais ceci ne se vérifie pas dans la recherche présentée.

Il est à noter cependant que tous ces résultats sont à replacer dans le contexte particulier de chaque pays ou région du monde car des différences notables apparaissent souvent.

Que retenir de cette étude et que peut-on mettre en place dans l’enseignement supérieur pour prévenir la propension des étudiant-e-s à tricher? J’ai trouvé personnellement l’étude intéressante (malgré quelques limites méthodologiques explicitées par les auteures elles-mêmes) car elle démonte plusieurs idées fausses à propos des pratiques de triche des étudiant-e-s, notamment le fait qu’ils/elles ne trichent pas nécessairement de façon consciente et délibérée mais aussi par ignorance ou en proie à la panique des examens. Pour prévenir ces comportements, il semble qu’un outil efficace soit la rédaction d’un « code d’honneur » ou d’une charte de bonne conduite au sein des universités qui préciserait les comportements adaptés, les pratiques interdites et les sanctions prévues en cas de non-respect des règles. Pour diminuer le stress lié aux évaluations, il semble aussi que le recours à des stratégies d’évaluation moins anxiogènes et réparties tout au long de l’année constitue une bonne solution à long terme. C’est par exemple ce que recommande la Conférence des Recteurs des Universités suisses (CRUS) (PDF – 107Ko, p. 7) dans le cadre de l’adoption de la réforme Bologne en Suisse.

Au niveau d’un programme d’études ou d’un cours en particulier, cela signifie réfléchir à une évaluation par module (c’est-à-dire un examen intégré pour un ensemble de cours sous la forme d’un travail écrit ou d’un examen écrit) ou à des modes d’évaluation qui s’étendraient sur l’ensemble de l’année en prenant en compte plusieurs types de travaux individuels, de groupe, écrits ou oraux. Idéalement en fait, il s’agirait de demander aux étudiant-e-s de multiplier les preuves de leur apprentissage, formellement ou informellement, pour augmenter le plus possible la validité de leurs notes finales. Il est plus facile de tricher lorsqu’un seul moment d’évaluation est prévu, par exemple lors d’un examen écrit (en copiant ou en préparant un anti-sèche), d’un examen oral (en influençant l’examinateur-trice) ou d’un travail écrit (en plagiant ou en achetant un travail rédigé par quelqu’un d’autre) que lorsque plusieurs évaluations sont prévues avec pour objectif d’obtenir une mesure la plus valide possible de l’apprentissage des étudiant-e-s.

Teixeira, A., & Rocha, M. (2010). Cheating by economics and business undergraduate students: an exploratory international assessment. Higher Education, 59(6), 663-701.

On trouvera par ailleurs un article et un débat intéressants à propos de la triche dans l’enseignement supérieur sur le site Inside Higher Education: The Faculty Role in Stopping Cheating, par Timothy Austin. L’auteur propose une réflexion et plusieurs conseils pratiques aux enseignant-e-s pour décourager les comportements de tricherie chez leurs étudiant-e-s.

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